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Pierre Ferracci, fondateur du Groupe Alpha et Président du Paris FC

Expert-comptable, titulaire d’un DES d’Économie, Pierre Ferracci a fondé, en 1983, le Groupe Alpha, acteur majeur du conseil en relations sociales et conditions de travail. Respecté des organisations patronales comme des syndicats de salariés, il est devenu une figure de la négociation sociale, appelé en médiateur sur des dossiers complexes, consulté sur les politiques de l’emploi. Il est notamment l’un des trois garants de la Conférence Travail Emploi Retraites, lancée le 5 décembre dernier par le gouvernement, qui tentera de faire converger les partenaires sociaux autour de propositions communes. L’entrepreneur préside par ailleurs, depuis 2012, le Paris FC, passé, sous son impulsion, de National à la Ligue 1. Foot, dialogue social, retraites, expertise-comptable… Pierre Ferracci nous fait part ici d’une expérience large et d’un regard singulier. 

M. Ferracci, quel rôle a joué votre formation d’expert-comptable dans votre parcours ?

J’ai fondé le Groupe Alpha et sa filiale Secafi, spécialisée dans l’accompagnement des comités d’entreprise, à une époque où le champ social était très peu investi par les experts-comptables. Les entreprises pérennes et performantes, à mon sens, sont celles qui ont su construire des relations sociales équilibrées. Aussi m’a-t-il semblé naturel de contribuer à cet équilibre, au sein des entreprises, en conseillant les représentants du personnel qui, dans les années 80, étaient assez peu outillés en expertises juridique, comptable, financière… Je rappelle à ce propos que l’assistance du comité d’entreprise est, historiquement, la première mission réglementaire attribuée à l’expert-comptable dans la foulée du programme du Conseil national de la Résistance en octobre 1944. Et pour cause : sa rigueur, sa précision, sa neutralité en font la personne tout indiquée pour éclairer et objectiver une situation, accompagner le CSE dans la négociation d’un accord ou d’un compromis. Ma formation d’expert-comptable était donc la condition nécessaire et l’atout distinctif qui m’ont permis de créer Alpha et Secafi, sur un champ social encore inexploré, fécond en missions utiles, complexes, à fort enjeu, qui attirent aujourd’hui les plus grands cabinets d’audit comptable. Le Groupe Alpha a continué, par la suite, de défricher de nouveaux territoires, en s’intéressant très tôt à la santé au travail et aux risques psychosociaux, à l’organisation et à ses transformations, à la RSE, au développement des compétences et à la mobilité professionnelle : autant de composantes essentielles et indissociables, au même titre que les équilibres financiers, d’une entreprise en forme, équilibrée, durable.

Quel est votre regard sur l’évolution de la profession d’expert-comptable ?

La profession a su parfaitement réagir, ces dernières années, face à la pression d’une dérèglementation et d’une concurrence low cost : loin de se crisper sur ses prérogatives, de se replier dans une posture défensive, elle s’est projetée vers de nouvelles missions, vers un élargissement de son rôle. C’est une évolution que j’ai toujours soutenue, promue, mise en pratique au sein du Groupe Alpha. En vertu de son objectivité, de sa capacité à ordonner et interpréter un énorme flux de données, et à la condition bien sûr de savoir prendre de la hauteur, de s’entourer de compétences autres, l’expert-comptable est le mieux à même d’éclairer les choix d’un décideur, à tous les niveaux, dans un monde de plus en plus complexe. Vous n’avez pas besoin d’être un grand cabinet pour acquérir cette pluridisciplinarité. Il suffit de deux ou trois associés aux expertises complémentaires pour apporter une plus-value considérable. En tant que dirigeant, je sollicite les experts-comptables et les commissaires aux comptes bien au-delà de leurs missions premières, en les interrogeant, par exemple, sur notre environnement concurrentiel, sur la dynamique d’un marché…

Si vous deviez citer une ou deux missions, réalisées par le Groupe Alpha, dont vous êtes particulièrement fier…

A la demande de plusieurs syndicats, Secafi est intervenu, à partir de 2008, sur différents sites de France Telecom-Orange, au moment où se propageait une tragique vague de suicides parmi les salariés. Les missions étaient pilotées par le directeur de nos activités de santé au travail, François Cochet, grand spécialiste des risques psychosociaux. Entre 2006 et 2010, nous avons réalisé pour les instances représentatives du personnel près de 50 expertises, portant à la fois sur l’organisation, la gestion, le management, la stratégie, les conditions de travail… Après le changement de direction, en 2010, la plupart de nos préconisations ont été retenues dans le nouveau contrat social conclu entre l’entreprise et les organisations syndicales. Nous avons, entre autres, mis en place une enquête nationale sur le stress et les conditions de travail, menée tous les 3 ans par Secafi auprès de 100 000 salariés, qui constitue un puissant outil de veille, d’alerte, de prévention et de correction des dérives. C’est, à mes yeux, le propre d’une mission réussie : elle produit des effets sur la durée. A ce titre, je suis aussi très fier de notre intervention, à la fin du siècle dernier, aux côtés de la Verrerie Ouvrière d’Albi, une coopérative industrielle qui avait besoin de se transformer en société anonyme pour trouver un repreneur et investir dans des fours modernes. Nous avons tout à la fois mené à bien une transformation juridique très complexe, porté beaucoup d’attention à la dimension sociale et psychologique, les salariés étant très attachés au fonctionnement coopératif, et obtenu du futur investisseur – tous les leaders européens étaient sur les rangs – des garanties sur le respect de la culture maison. Parce qu’elle a fait naître une entreprise solide, où, vingt ans plus tard, je suis toujours en contact avec certains acteurs qui ont vécu la transition, cette mission représente pour moi tout le sens de la devise du Groupe Alpha : des compromis éclairés, équilibrés, exigeants.

Qu’attendez-vous de la Conférence Travail Emploi Retraites, récemment initiée par le gouvernement, dont vous êtes un des garants, avec Jean-Denis Combrexelle et Anne-Marie Couderc (1)?

Je suis un partisan convaincu de l’approche globale mise en œuvre ici, qui lie étroitement travail, emploi et retraites. La France souffre d’un taux d’emploi des jeunes et, à l’autre extrémité, d’un taux d’emploi des seniors, parmi les plus faibles en Europe. Augmenter ce taux d’emploi, c’est d’abord revigorer notre système de retraite en élargissant la base de cotisants. Et c’est ensuite instaurer la condition minimale pour un allongement du temps de travail : faire en sorte qu’il ne se traduise pas par un allongement de la période d’inactivité pour beaucoup de seniors, ni par un décalage supplémentaire de l’entrée dans la vie active pour beaucoup de jeunes. Un pays comme la Finlande l’a très bien compris, qui a d’abord construit pour les fins de carrière un cadre propice et attractif, incluant la transmission d’expérience aux jeunes actifs, avant de reculer l’âge de la retraite.

Quant aux attentes, nous nous sommes promis, avec Jean-Denis et Anne-Marie (1), deux grands serviteurs de l’État, rompus également à la gestion de conflits et à la négociation collective, que la conférence ne se réduirait pas à un énième rapport reposant dans une armoire ministérielle : qu’elle serait utile, porteuse de propositions nouvelles, utilisables par les candidats à la présidentielle qui, tous, devront se prononcer sur la réforme suspendue et sur l’avenir de nos retraites.

Quelle est la méthode retenue pour cette Conférence, et quelle est votre propre «recette» de négociateur, s’il en est une ?

Nous allons alterner ateliers thématiques et journées plénières, travail collectif et bilatéral, rencontres privées et séances publiques. Nous ne désespérons pas de ramener dans le jeu, a minima d’associer sur certains thèmes, le Medef, dont la non-participation n’est pas un rejet de la Conférence, mais des incertitudes budgétaires du pays. Mes principes de négociation, forgés au fil de ma carrière, rejoignent ici ceux de la Conférence. Premier objectif : créer un consensus sur le constat de départ, parvenir à un diagnostic partagé. En l’occurrence, tous les partenaires sociaux ne sont pas d’accord sur la démographie de notre système de retraite, encore moins sur son besoin de financement. Il s’agit donc, en amont, de rapprocher les positions autour de données incontestables et incontestées. Un deuxième intangible, c’est de n’éluder aucune question, de mettre tous les sujets sur la table. Certains participants auront pour tabou la retraite par capitalisation, d’autres ne voudront pas démordre d’une retraite à 65 ans. Accepter la discussion sur ces sujets, c’est déjà les objectiver, donc les décrisper, les rendre éligibles au compromis. Conduire une négociation demande aussi du pragmatisme et de l’humilité. Qu’importe si l’on ne s’entend pas sur 100 % des sujets : avançons sur les 50 % sur lesquels un accord semble atteignable et laissons de côté le reste, quitte à y revenir plus tard. Un quatrième facteur, conditionnant tous les autres, fait intervenir plus spécifiquement la patte du facilitateur : il faut créer un cadre et un climat de confiance, au sein duquel on se respecte et on s’écoute. Trop d’accords achoppent en raison d’antagonismes personnels anciens et envenimés.

Quelles seraient vos propositions pour un dialogue social moins conflictuel, plus productif ?

Dans cette conférence, nous disposons de temps. Nous ne sommes pas soumis à une obligation de résultat, ce n’est pas une négociation même si cela peut la précéder ou faciliter les décisions de la puissance publique. Et nous appréhendons une problématique dans sa globalité, de l’emploi aux retraites en passant par la formation et le travail naturellement. Autant de paramètres rarement réunis pour une négociation sociale, souvent subordonnée à une injonction de l’État, à une urgence budgétaire, à un objectif de court terme, et restreinte à une vision partielle – typiquement : la retraite sans aborder le travail et l’emploi. La première condition d’un dialogue apaisé serait donc que l’État cesse d’empiéter sur le territoire des partenaires sociaux, leur fasse confiance et leur laisse du temps. Réciproquement, il reviendrait aux partenaires sociaux de développer leur culture du compromis. Ici, nous sommes peut-être pénalisés par le nombre d’organisations syndicales, du côté des salariés comme de celui des employeurs, que ne semble pas justifier l’écart entre les positions respectives. En Europe du Nord, en Allemagne, en Espagne, en Italie, vous avez au maximum trois grands syndicats de chaque côté de la table. L’éparpillement français produit, à mon sens, deux effets indésirables : d’abord, un affaiblissement de la représentativité des acteurs d’une négociation, d’autant plus exposés à une intervention de l’État ; ensuite, une inclination bien naturelle à se positionner, non pas en fonction du fond, mais des organisations «concurrentes», chacune ayant un besoin vital de conserver sa base aux élections professionnelles. Mon sentiment est qu’il nous faudrait gagner en maturité, en confiance mutuelle, si nous voulons en finir avec les exceptions françaises que sont le chômage élevé des jeunes, le chômage encore plus élevé des seniors et le rafistolage permanent des retraites.

Quels sont vos projets pour le Paris FC, que vous présidez depuis 2012 ?

La section féminine est déjà très performante, avec un centre de formation qui fait référence, des équipes de jeunes parmi les meilleures, et, pour les pros, une présence régulière dans le haut du tableau et en Ligue des champions. L’objectif est de faire aussi bien chez les garçons, de banaliser notre exploit de lundi dernier (12 janvier, ndlr), face au PSG, en Coupe de France. Pour y parvenir, l’investissement se chiffre en plusieurs centaines de millions d’euros. Aussi ai-je fait venir dans le club un investisseur, la famille Arnault, aux reins assez solides pour porter cette ambition – et un investisseur français, dans un monde du foot dominé désormais par les fonds internationaux. Nous allons bien sûr procéder par étapes : d’abord, se maintenir en Ligue 1, cette année, puis figurer régulièrement dans la première moitié du tableau et enfin accéder aux coupes européennes. La vie d’un club est également tributaire de la santé de son championnat, et celle de la Ligue 1 est alarmante. Si je suis « fan » de la chaîne de foot nouvellement créée, Ligue 1+, je suis aussi dubitatif face à l’écart entre la qualité de notre championnat et sa valorisation sur le marché. Il faudra bien trouver un moyen de faire revenir Canal+ ou un autre acteur significatif dans le foot français. Le négociateur qui relèvera ce défi aura toute mon admiration !

(1) Jean-Denis Combrexelle est membre du Conseil d’État, ancien directeur général du Travail, auteur du rapport Combrexelle sur la négociation collective (2015). Anne-Marie Couderc a été députée (1993-1995) ministre de l’Emploi (1995-1997) et dirigeante d’entreprises.